Affirmer qu'il y a trop de biopics, ce serait écarter d'une main une
partie importante du cinéma américain depuis plus d'un siècle, tant il existe
de films hollywoodiens inspirés de personnalités ayant existé.
Ces inspirations
sont diverses, depuis les adaptations littérales de la vie d'un homme ou d'une
femme - au hasard le « Nixon » d'Oliver Stone ou les nombreuses
biographies d'Abraham Lincoln dans la première moitié du XXe siècle - jusqu'aux
personnages qui font écho à des héros locaux - dans « La Dernière fanfare »
de John Ford en 1958, le personnage incarné par Spencer Tracy fait référence au
maire de Boston, James Michael Curley, sans en être une copie conforme. Aux
Etats-Unis notamment, personnages historiques et hommes politiques fournissent
une base importante pour l'écriture de scénarios.
Cela dit, la question posée ici est déterminée par
la photo choisie en ouverture, appartenant à l’affreuse « Dame de fer »
de Phyllida Lloyd. Ce choix appelle une certaine nuance dans la réponse :
non, il n’y a pas trop de biopics, mais oui, il y en a trop de mauvais. Il se
trouve que ce genre, en pleine ébullition depuis le milieu des années
quatre-vingt-dix après une pause de quelques décennies, pendant laquelle il
était moins visible, est aujourd'hui tellement prisé par les studios
hollywoodiens comme par d’autres cinématographies, que les films qui en
ressortent se signalent souvent par leur très mauvaise qualité.
« La Dame
de fer » n’est qu’un exemple, mais il est particulièrement parlant :
non seulement on ne trouve presque rien de la « réalité » de Margaret
Thatcher dans ces deux heures à la limite du supportable, mais en outre, il n’y
a même rien à sauver techniquement parlant – pas le moindre plan, pas la plus
petite séquence, le plus petit raccord, qui vaille le coup d’œil. Ce n’est pas
un cas particulier au cinéma anglo-saxon : le « Coluche, l’histoire d’un
mec » d’Antoine de Caunes, en 2007, était tout autant dénué de style, sauf
à considérer la belle interprétation de François-Xavier Demaison. C’est
peut-être d’ailleurs ce qui plombe tous ces biopics nés d’un effet de mode :
à trop rechercher la performance du comédien principal, censé tenir le film sur
ses épaules, on en aurait tendance à oublier qu’il faut un minimum de scénario
et de mise en scène.
Néanmoins, en dehors de quelques exemples
particulièrement détestables, le biopic, même s’il ne crève pas le plafond du
génie, peut s’avérer passionnant. C’est qu’à la biographie, au cinéma comme en
littérature, s’adjoint toujours un peu – voire beaucoup – de romanesque. On
peut raconter mille fois la même existence sans qu’elle ne soit jamais relatée
de la même façon : ainsi aura-t-on vu une Marie-Antoinette mélancolique
sur fond de musique pop dans le film de Sofia Coppola, avant d’apprécier la
performance romantique de Diane Kruger dans « Les Adieux à la reine »
de Benoît Jacquot.
Bien sûr, on m’objectera qu’il ne s’agit pas ici, à
proprement parler, de biopics. On m’affirmera que la biographie est un genre
qui demande une certaine rigueur documentaire, une forme de recherche de l’absolue
vérité. Et moi je répondrais que pas du tout, cher interlocuteur : si le
biopic est la vision, à un instant donné, d’une figure publique, alors comme
toute vision, il est transfiguré par son époque, modifié par le contexte qui l’a
vu naître. Toute affirmation de ne pas tricher avec la réalité dans un biopic
serait un fieffé mensonge.
Romanesque ou pas, le film offre en tout cas une fascinante
base de travail pour l’étude. Sa dimension pédagogique est indéniable, quand bien
même il tenterait de réviser l’Histoire (ou précisément pour cette raison). Je
ne vais pas vous accabler d’exemples, en voici simplement deux : le
premier, récent, celui de « J. Edgar » de Clint Eastwood, montre bien
les limites du genre (pour l’essentiel le film se concentre sur la
psychorigidité d’un vieillard mal fagoté) tout en flirtant avec les
affleurements de génie d’un personnage haut en couleur, à la fois directeur du
FBI pendant tant d’années et génial inventeur de la classification en
bibliothèque ou des techniques scientifiques de résolution des crimes. Si le
film n’est pas très bon, il donne du moins envie d’aller approfondir le sujet.
L’autre exemple, plus ancien, est celui d’une biographie très partielle et très
romanesque de Lincoln, « Young Mr. Lincoln » de John Ford, en 1939 (j’utilie
le titre anglais parce qu’il est définitivement meilleur, mais les francophiles
pourront le trouver sous le titre « Vers sa destinée »). Le scénario
de Lamar Trotti se concentre sur un événement limité dans le temps, alors que
le futur président des Etats-Unis n’est encore qu’un jeune avocat ; mais
Ford, avec son talent habituel, met en valeur le personnage – joué par Henry
Fonda – de telle manière que ses qualités d’alors apparaissent, de façon éclatante,
comme les fondations de celles qui feront de lui un immense président.
À chacun
de juger de l’intérêt purement historique de ces deux exemples – le film de
Ford, d’ailleurs, n’excite pas vraiment les austères spécialistes de Lincoln –
mais, ce qu’il en ressort pour mon propos, c’est qu’un biopic médiocrement
réaliste qui donne envie de se plonger dans des livres historiques vaut bien
mieux qu’une excellente biographie littéraire que personne n’aura envie d’ouvrir.
Comme souvent, le cinéma doit jouer un rôle de
défricheur, afin d’ouvrir le chemin de la curiosité du public.