Contribuer au débat

Photo de Thierry Savatier non
Thierry Savatier
Historien de l'art, blogueur

Ne cédons pas à la "moraline"...

Certes, le prix de cette version du Cri est particulièrement élevé – 120 millions de dollars, record mondial pour une œuvre mise aux enchères – mais l’estimation l’était également (80 millions). Or, le prix d’une œuvre d’art répond à de nombreux critères : l’état d’esprit dans lequel l’artiste l’a réalisée, sa valeur symbolique universelle qui, ici, évoque la condition humaine et l’angoisse qui y est attachée, sa célébrité mondiale, son histoire (le père du vendeur la tenait de Munch dont il était l’ami). Enfin, il faut souligner sa rareté, dans la mesure où, si Munch a peint 4 versions de ce tableau entre 1893 et 1910, le pastel objet de cette vente est le seul qui n’appartienne pas à un musée, donc le seul disponible sur le marché de l’art. Il faut enfin considérer un dernier critère, particulièrement présent lorsqu’il s’agit d’enchères : la capacité humaine à dépasser la logique, y compris celle de la valeur marchande, un phénomène que connaissent tous les collectionneurs, quels que soient leurs moyens et l’objet de leur passion.

Le prix n’est donc pas « indécent » – et beaucoup moins, en tout cas, que les salaires mirifiques des footballeurs qui ne semblent pas soulever autant de questions. Si l’acheteur est un investisseur, on ne peut davantage s’en émouvoir, ne cédons pas à la "moraline" ; dès le XIXe siècle, les financiers avaient compris que l’achat d’une œuvre bien choisie pouvait rapporter davantage à terme que des actions de chemins de fer. Des marchands louaient même des tableaux de maîtres reconnus à de petits bourgeois qui voulaient, le temps d’un dîner, impressionner leurs invités. En revanche, que le nouveau propriétaire soit ou non un investisseur, il faut espérer que ce pastel ne sera pas jalousement enfermé dans les coffres d’une banque, mais qu’il pourra être accessible aux chercheurs et prêté pour des expositions, afin que le public puisse pleinement en profiter.

7 1
Photo de Non connecté

Sur le même thème

Photo de Ariane Hermelin
Orchestré par Ariane Hermelin
Journaliste Newsring

Contexte

Une des quatre versions qui existent du célèbre tableau «Le Cri», du peintre norvégien Edvard Munch, a été adjugée mercredi 2 mai 119,92 millions de dollars (91 millions d'euros) chez Sotheby’s à New York. «Le Cri» devient ainsi l'œuvre d'art la plus…

Lire la suite