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Jean Viard
Directeur de recherche CNRS au Cevipof / Science p…

Pour une politique publique des temps sociétaux

En Europe, la part des heures travaillées par rapport aux heures vécues dans chacune de nos sociétés est d’environ 12%. Aux USA 16%. Dans nos pays développés en 1900, 40%. Soit comme je l’ai écrit par ailleurs "si l’on travaille 35 heures pendant 42 ans, on travaillera 67 000 heures dans sa vie – sachant que l’on vit aujourd’hui, en moyenne, 700 000 heures. À titre de comparaison, avant 1914, on travaillait 200 000 heures pour 500 000 heures d’espérance de vie, soit 40 % de son existence ! " Ces chiffres viennent des travaux du Commissariat au plan menés en 2002. Il n’y a pas eu de rupture majeure depuis, mais bien sûr des évolutions, et il serait bon d’affiner les données. Mais les services de l’Etat ne les fournissent plus.

Le fond du problème n’est pas là. La question est “qui travaille dans la société”, “qui travaille dans le couple”. La société industrielle des 40 heures était une société de faible travail féminin hors domicile. Rappelons : 1974, 50% des femmes sont salariées en France. 2012 : 80%, dont une grosse partie à temps partiels. Aussi les heures supplémentaires - très en vogue… - sont-elles majoritairement masculines.

Faut-il travailler plus ou moins ? Comme sociologue je n’en sais rien. Tout dépend de l’objectif collectif que nous nous fixons. Comme citoyen je sais que l’empreinte écologique de la société américaine est pire que la notre et que cela est en partie lié à une richesse produite plus grande par salarié. Il est vrai aussi que les USA font travailler les pauvres à des petits boulots déclarés quand nous avons inventé le RMI puis le RSA. Donc prudence dans les comparaisons. La question ici est la justice des partages des revenus et des engagements sociaux, y compris dans le travail.

Mais comme sociologue je sais que la vie dure aujourd’hui 40% de plus qu’en 1900, qu’elle augmente en ce moment de 3 heures par jour, un an tous les quatre ans. Je sais aussi qu’un étudiant niveau bac plus 3 aura fait à peu près 30 000 heures d’études pour finalement travailler 67 000 heures. Ratio considérable. Je sais aussi que la place des femmes est très différente dans les différentes sociétés européennes. L’Europe du Nord a décidé de socialiser les soins des corps de 3 mois à la mort, c’est à dire de transférer ce qu’on appelle le “non travail “ des femmes vers l’emploi salarié massivement féminin et l’autonomie économique des femmes ( crèches, maisons de retraites..). L’Europe du sud,  elle, pousse de 20 à 25 % des femmes cadres, mariées, à ne pas avoir d’enfant pour pouvoir continuer leurs carrières. L’ Angleterre et l’Allemagne ont une politique familiale, et de la petite enfance, faible, poussant les femmes à travailler moins ou à faire moins d’enfants. Le Japon n’en parlons même pas.

Aussi mon analyse est que dans nos sociétés post industrielles où la parité hommes / femmes de l’emploi devient un objectif politique partagé ( même si chacun est libre de garder lui-même ses enfants en bas âge), dans ce type de société, on ne peut simplement multiplier par deux dans chaque couple le modèle de l’homme salarié de la société industrielle. Car deux fois 40 heures - plus les heures supplémentaires  parfois nécessaires, et la formation continue -, ne permettent pas d’avoir le nombre d’enfants désiré et en tous cas pas de maintenir ce qui me semble un objectif culturel et économique de deux enfants par femme ( et nous avons par exemple 20 à 30% de temps partagé avec nos enfants de plus qu’USA). Aussi la question est “qui travaille dans le couple” et combien avons-nous d’enfants - y compris pour payer nos retraites. Et que voulons nous leurs  transmettre. Parallèlement nous perdons nos parents à 63 ans ce qui là encore bouleverse les transmissions et le temps intra familiale. En réalité, en Europe, la moyenne de temps consacré au travail dans les couples avec enfants est de l’ordre de 70 heures. Ce serait à affiner.  Mais qui travaille dans le couple?! Les 35 heures sont donc pour moi une mesure féministe que j’ai toujours soutenue pour cela et une mesure favorable à la natalité.

Enfin je livrerai à notre débat une dernière idée. La vie étant plus longue, et le travail plus conceptuel, il est logique de travailler plus d’années et d’avoir plus de souplesse dans la semaine pour sa vie privée, mais aussi pour se former et participer à la vie intellectuelle et culturelle. Où sont les universités populaires d’antan ? Aussi l’enjeu pour avoir une meilleure productivité, une main-d’œuvre plus heureuse et productive,  n’est pas de “travailler plus” comme objectif et comme morale. Cela peut être indispensable à certains moments, et là les Hollandais sont plus souples que nous, mais l’enjeu est de produire plus de lien social, d’intégrer les jeunes anciens et les jeunes tout court au marché du travail suivant des modalités à inventer, d’achever l’intégration des femmes à l’emploi. La question du coût du travail ne peut être séparé du coût du chômage, et des retraites précoces ni de la gestion prudente de la dépense publique. Car tout cela pèse sur le coût du  travail. Après, c’est à l’Etat de mettre en place les bons transferts pour ne pas défavoriser les entreprises de mains-d’œuvre.

S’il ne tenait qu’à moi, je proposerai que tout le monde doive travailler au moins 67 000 heures dans sa vie pour protéger ses droits à l’éducation et ses droits sociaux et de retraite - y compris ceux qui ne travaillent pas aujourd’hui. On pourrait créer un compte internet qui comptabilise vos heures dès les petits boulots de l’adolescence. Ce chiffre pouvant évidemment être pondéré par métiers, et rediscuté dans de grandes conférences sociales décennales. Ceci dit, depuis le début de la révolution industrielle où la durée hebdomadaire du  travail était de 72 heures voire 84 heures, on a diminué, à chaque fois, la durée du travail à chaque saut technologique. Nous, depuis le développement de l’informatique et de l’automatisme, on entretient un chômage de masse, on met les jeunes en périphérie et les anciens en pré-retraite. Le partage du travail n’est donc pas un gros mot.

Il est temps de gérer les temps  de nos sociétés comme hier on a su gérer les espaces. Temps de travail, besoin des entreprises, temps de couples, temps des enfants, des études, de la retraite... Après la DATAR (Délégation à l’Aménagement des Territoires), inventons une Délégation à l’aménagement des temps.

[Jean Viard vient de publier Nouveau portrait de la France, aux éditions de l'Aube]

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