Je ne me pose pas en censeur, c'est à dire que produire et diffuser ce genre d'émissions est de la responsabilité des gens qui produisent et qui diffusent. Il y a des tas d'émissions dont je peux trouver -à titre personnel ou professionnel- la légitimité ou non, l'intérêt ou pas sur les antennes, mais je ne considère pas qu'en tant que producteur, on soit là pour être des censeurs. Cela étant dit, ce qui me gêne et nous gêne, l'ensemble des gens qui travaillent dans la création de fiction, c'est de dire que la «scripted reality» est de la fiction. Là est le vrai débat. Ceux qui veulent qualifier la «scripted reality» en fiction le font pour des raisons purement économiques.
En France, les fictions sont considérées comme des oeuvres patrimoniales, et ces oeuvres de l'esprit ont donc une vocation. Une vocation qui n'a normalement pas comme logique première la logique marchande. C'est pour cela qu'il y a un environnement juridique spécifique qui est lié à l'exception culturelle. Ce ne sont pas des commandes des chaînes, ce sont des auteurs, des scénaristes, des réalisateurs, des producteurs qui proposent aux chaines des oeuvres de fiction. Que ce soit des séries ou quelque format que ce soit.
Ensuite, ce sont les chaînes qui décident de codévelopper et diffuser, sans pour autant être de la commande. Comme peut l'être au contraire la télé-réalité, où ce sont clairement des programmes de commande. Il faut donc savoir que, comme cela est lié à l'exception culturelle, les programmes de fiction reçoivent des aides du Centre national de la cinématographie (CNC). Et les diffuseurs, en contrepartie de l'usage gracieux de fréquences publiques, doivent investir un pourcentage de leur chiffre d'affaires, dans le financement d'oeuvres patrimoniales: de la fiction, du documentaire, du spectacle vivant ou encore du dessin animé.
Ces programmes ne remplissent pas des missions de service public
Donc nous, nous disons que ceux qui veulent inscrire la «scripted reality» comme des fictions ne le veulent que pour des raisons économiques. Ces diffuseurs le font pour moins investir dans des vraies oeuvres de création tandis que les producteurs le font pour bénéficier du compte de soutien au CNC, qui leur permettra de se faire plus d'argent.
Comme je le disais, je n'ai pas à décider pour le service public, mais ce qu'on voit aujourd'hui ne me semble pas remplir des missions de service public. Donc à la question «Faut-il supprimer ces programmes de scripted reality?», je répondrai oui. Et on peut faire très bien de la fiction. Il y avait de la fiction jeunesse à une époque sur France Télévisions, ou de la fiction comme «Plus belle la vie». De la série, de la fiction, on peut en faire l'après-midi. Mais la «scripted reality» n'a pas d'éthique puisqu'on fait croire au spectateur que c'est du réel, alors que cela n'en est pas. Ce sont des gens, scénaristes ou pas, qui écrivent des histoires pour que cela fasse réel mais ce ne sont pas des vraies histoires. Donc il y a un manque d'éthique sur le vrai et le faux par rapport au public qui ne me semble pas digne du service public.
La frontière entre le vrai et le faux n'est pas claire
Est ce que sous prétexte de l'audience on peut mettre des choses sur le service public où il n' y a pas d'éthique, où l'on ment quelque part au public ? On prend uniquement le public pour un consommateur, et pas pour un citoyen, avec l'idée de «on va consommer du petit malheur soi-disant près de chez vous». Vis à vis du public, il n'est pas clair sur ce qui est vrai et ce qui est faux. Si vous avez des enfants devant, comment voulez-vous qu'ils comprennent?
Ce qui est très important, c'est qu'à partir du moment où il est décidé que ça ne sera pas sur France Télévisions, parce que cela ne remplit pas les missions de service public, il ne faut pas que les chaînes privées réussissent à convaincre que c'est de la fiction, parce que ce n'en est pas. Ça ne respecte ni les conventions collectives, ni les accords avec les auteurs, ni toute la juridiction qui a à voir avec la fiction. Car la fiction est encadrée. Il y a donc le côté éthique et le côté juridique. Ici, ça ne peut pas respecter - dans les conditions économiques dans lesquelles cela est produit -la fiction. Et puis si c'était de la fiction, pourquoi l'appellent-ils alors «scripted reality»? Pourquoi ce genre est proche de la télé-réalité? Parce que la télé-réalité joue sur le faux-vrai, la mise en scène, etc. C'est de la même famille. À mon avis, c'est un cousin de la télé-réalité.