Mon texte est développé à travers la distinction entre pirate et hacker, et j'en montre les nuances.
Les pirates ont droit à un avocat, et sont présumés innocents jusqu'à leur procès, comme n'importe quel autre citoyen. S'il n'y avait pas de défense, nous ne serions pas dans un pays libre, impartial et démocratique.
Néanmoins, j'estime qu'il existe une différence claire et nette entre la revendication légitime de la liberté et de l'indépendance sur Internet, et arbitrairement se faire justice soi-même en piratant les réseaux informatiques qui appartiennent à autrui (acte que rien ne justifie). Vouloir défendre la liberté tout en niant celle d'autrui est quelque chose de contradictoire.
En ce qui concerne le choix des mots, il est utile de rappeler la distinction qui existe entre un hacker et un pirate, et la confusion persiste encore dans le milieu journalistique.
Un hacker est un passionné d'informatique, un
bidouilleur, celui qui détourne un objet de son usage, celui qui innove, qui maîtrise le matériel qu'il crée ou modifie, il invente même ses propres outils. Les hackers ont contribué à l'émergence d'internet et des logiciels libres.
Un pirate, quant à lui, est celui qui fait un usage de l'informatique en choisissant la voie de l'illégalité. Comme le fait remarquer Frédéric Bardeau, la frontière peut parfois être floue entre les deux définitions, à travers la distinction white/grey/black hat. De même, les compétences d'un hacker ne sont pas exclusivement réservées à l'informatique, cela peut couvrir de nombreux domaines passionnants. Les hackers ont une philosophie et une culture. Cela est à distinguer évidemment de la criminalité informatique (la cybercriminalité) qui est le fait de pirates qui ont souvent peu de choses en commun avec les hackers.
Comme le dit Stéphane Hessel dans son livre «Indignez vous !», le motif de la résistance c'est l'indignation. Et s'indigner, cela signifie que l'on exprime publiquement une opinion à travers une insurrection pacifique. Hessel indique une résistance non-violente contre les moyens de communication de masse, contre le mépris des plus faibles, pour la culture, pour la mémoire, contre la compétition à outrance. Hessel conclut son livre par «Créer c'est résister. Résister c'est créer». Quoi de plus proche du mot «créer» que la définition même du hacker (et non pas celle du pirate), si l'on applique l'indignation à l'ère d'internet ?
On peut à la fois sympathiser avec la philosophie du hacker tout en condamnant les actes des pirates qui sont des actes eux-mêmes liberticides. Mais les pirates ont des droits comme n'importe quel citoyen, le droit à la défense, c'est cela l'idéal de justice et de liberté. On ne fait pas justice soi-même contre les pirates en décidant par exemple de les pirater à la façon de l'arroseur arrosé. Comme les avocats et les juges, la philosophie du hacker a des règles éthiques. Des règles que le pirate n'a pas, car pour le pirate il n'y a plus de limites. La liberté ne consiste pas à l'abolition des limites, car sans limites la liberté se nuirait à elle-même (comme à travers le fameux paradoxe de la tolérance de l'intolérance : http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_la_tol%C3%A9rance ).
Les Anonymous ? Ce que j'en sais, c'est qu'ils sont épris de liberté. Il peut y avoir un activisme légal comme il peut exister un hacktivisme illégal. Mieux vaudrait qu'ils restent dans la légalité.
Ainsi, le principe de la liberté est d'avoir des règles pour pouvoir perdurer. Comme la justice a des règles, et que la liberté dépend de la justice (et de la séparation des pouvoirs), alors oui, les pirates ont le droit d'être défendus. Mais soyons clairs : les hackers n'ont rien fait, ce ne sont que des passionnés qui maîtrisent leur domaine, tandis que les pirates pratiquent des activités illégales. Cependant, il peut exister des lois injustes, et la désobéissance civile est un acte pacifique d'indignation, à condition que cela ne trouble pas l'ordre public. Et s'il existe un doute sur un pirate présumé, il sera jugé équitablement, à travers une reconstitution des faits, afin de déterminer s'il est coupable ou innocent, ou de bénéficier de circonstances atténuantes.
Néanmoins, la question au centre du débat prête à confusion, c'est ambigu. C'est pourquoi je vais présenter un autre développement ci-dessous.
En effet, s'agit-il d'un questionnement sur la défense des pirates dans le cadre de leur procès, ou s'agit-il plutôt d'un questionnement sur la philosophie des hackers ? J'ai évoqué la première option. Maintenant, pour parler de la deuxième option, alors, là je réponds oui aussi, la culture hacker mérite d'être partagée. Créer et innover, voila des qualités à développer, voila des vocations à faire naître, que ce soit dans l'informatique, le bricolage ou les sciences. Créer, c'est exister et résister. Une résistance et une indépendance face aux pouvoirs qui s'efforcent de nous soumettre comme des moutons.
En ce sens, on peut être aussi un hacker en épistémologie, à travers le critère de scientificité selon lequel il existe une démarcation entre la science et la pseudo-science. Résister et combattre l'obscurantisme est une forme de liberté contre certaines menaces qui essaient de légitimer des doctrines en leur donnant une respectabilité scientifique fictive, afin de maintenir les gens dans l'ignorance, la peur et la soumission.
Penser, réfléchir, douter, cela aussi, c'est résister contre les menaces liberticides et autoritaires. Si la philosophie hacker a des règles éthiques, le critère épistémologique de démarcation est une règle, et d'elle dépend la méthode scientifique elle-même, d'elle dépend aussi les libertés. À quoi ressemblerait le monde actuel si le siècle des Lumières n'avait pas existé, si la science n'avait pas émergé ?... La mort du savoir ? La mort de l'esprit critique ? La mort du progrès social ? Le maintien des inégalités et des préjugés ? Donc créons et innovons. Les sciences sont un changement régulier : les théories évoluent selon les faits, au moyen de la réfutation des hypothèses, on crée des modèles, des théories, on découvre des choses nouvelles, on abandonne des théories quand elles deviennent obsolètes. Tout ce que ne permet pas l'obscurantisme dont les doctrines et les dogmes n'évoluent guère, et qui ressemblent à un rayon de bibliothèque poussiéreux et moyen-âgeux. Bousculer l'ordre établi de manière rationnelle et constructive, voila la résistance, l'outil de l'indignation, l'instrument de la liberté, et cela devrait continuer ainsi. Un éveil vigilant.
La philosophie du hacker ce n'est pas seulement l'informatique, cela se généralise à de nombreux domaines. Et le point commun des différents courants, c'est une culture du savoir.
Et il vaut mieux être maître de ses outils que d'en être esclave.