A l’origine de cette note se trouve une question de ma camarade
du Parti de Gauche Catherine lors de notre dernière réunion de cercle, à
Sainte-Geneviève-des-Bois. Dans notre groupe, Catherine pose souvent les bonnes
questions, celles qui ne viennent jamais à l’esprit des journalistes
spécialisés et autres « experts » de la politique habitués à
contourner l’essentiel qu’elle a de son côté le don de percevoir sans détours.
Ce soir-là, après avoir réalisé que la nationalisation de Florange avait été
sérieusement envisagée et même évaluée par des hauts fonctionnaires de Bercy
(voir la dernière édition du Canard Enchaîné), Catherine demande : mais
pourquoi Hollande ne l’a-t-il pas fait ? Pourquoi préfère-t-il mener une
politique qui le conduit aussi visiblement à sa perte ? Je me dis
immédiatement qu’elle touche du doigt le problème essentiel. Comment le système
parvient-il à faire adopter ses normes par des gens qui en théorie devraient
les combattre ? Pas simple à expliquer ! Je me demande comment le
faire avec un exemple concret plutôt qu’avec des généralités qui parlent
beaucoup mais ne disent rien. Un nom me vient alors en tête, celui de Jérôme
Cahuzac.
Je ne connais pas Jérôme
Cahuzac. Cela aurait pu se présenter différemment puisque j’ai été longtemps
membre du PS mais je ne l’ai jamais rencontré. Je n’ai donc aucune espèce
d’information à son sujet. Je n’ai ni le temps, ni les compétences pour mener
une enquête sur son compte. Apparemment des professionnels très divers,
journalistes, inspecteurs du fisc et détectives privés, s’y emploient
activement. Puisque des faits pénalement condamnables lui sont reprochés, des
magistrats devraient aussi le faire, même si c’est assez peu probable tant que le régime dérogatoire de la fraude
fiscale subordonne toute action judiciaire à un accord préalable du ministère
du Budget dirigé par… Jérôme Cahuzac. Je
n’ai aucune intention de me substituer aux juges. Ne faisant pas d’enquêtes, je
n’ai à ma disposition que les informations publiées dans la presse,principalement par Médiapart.
Il m’en faudrait davantage pour juger un homme dans
l’hypothèse où j’aurais reçu la formation pour le faire. Et je n’ai pas
l’intention de prononcer une peine ! Heureusement car sans procédure
contradictoire le jugement serait pour le moins expéditif. Concernant le sort
judiciaire du citoyen Cahuzac je me battrai donc pour qu’il ait le droit de se
défendre. Ce qui implique aussi que cette affaire soit jugée! Ici j’essaie
seulement, comme citoyen, sans doute marqué par ma formation de sociologue (et
répondant à l’invitation des Pinçon Charlot à ce que chaque citoyen se fasse
sociologue des riches), de comprendre les logiques sociales qui sont à l’œuvre
derrière cette affaire.
J’ai trouvé le récit de
Médiapart passionnant parce qu’il aide à comprendre comment l’on peut
incorporer les normes des classes dominantes, en l’occurrence celles qui font
de la fraude fiscale une pratique légitime. Je dis bien légitime. Car s’il
s’agit d’une pratique illégale, elle bénéficie d’une tolérance exceptionnelle
de la part des puissants, dans le discours comme dans les actes. Vous vous
souvenez de Hollande félicitant dans sa conférence de presse élyséenne les
riches qui ne se soustraient pas à l’impôt en partant à l’étranger et louant
leur patriotisme ? L’imaginez-vous un instant applaudir les pauvres qui
nous font l’amitié de ne pas piller les magasins ? Les salariés qui
poussent le civisme jusqu’à payer leur ticket de métro ? Les lycéens qui
veulent bien ne pas tricher au moment du bac ? Et quand Bernard Arnault ou Gérard Depardieu se domicilient fiscalement en Belgique, certes le pouvoir les
condamne moralement mais il ne prend aucune mesure pour les contraindre à
s’acquitter de leur devoir fiscal ! Pourtant un gouvernement est là pour
gouverner, pour agir, pas seulement pour distribuer des bons et des mauvais
points sans conséquences.
Pourquoi cette
tolérance ? En fait, si la fraude fiscale nous choque, il est un monde où
elle est normale. Je veux dire : où elle est la norme. Chez les riches. Tous
les riches ne poussent pas aussi loin ce qu’ils appellent « l’optimisation
fiscale ». Il en est qui respectent la loi. Mais même si certains y
résistent, il s’agit bien de la morale dominante dans ce milieu social très
particulier, très soudé, très fermé, qui se regroupe autour de valeurs souvent
éloignées de celles de la République, parmi lesquelles l’idée qu’il leur faut
combattre tous les freins à l’enrichissement personnel. Cet environnement, avec
le soutien ou la pression qu’il exerce, crée des normes. Il pousse les
individus immergés dans ce milieu à incorporer certains comportements. Ceux-ci
deviennent des normes. Il est rationnel, il est bon de s’y conformer. Tandis
qu’il est surprenant, asocial de ne pas le faire.
Cahuzac vit dans ce milieu
des riches. Il y est d’autant plus fermement enchâssé qu’il en est membre aussi
bien sur le plan professionnel, résidentiel que familial. Cette cohérence de
l’ensemble des liens sociaux est essentielle car c’est elle qui leur donne leur
force presque coercitive. Les dirigeants des sectes le savent bien qui incitent
leurs adeptes à couper tout autre lien avec l’extérieur. C’est le cas plus
globalement de toutes les institutions fermées, comme l’armée par exemple, qui
limitent les autres formes d’affiliation pour obtenir de leurs membres loyauté
et discipline. Une originalité distingue néanmoins Cahuzac dans ce milieu : il
fait de la politique, au PS de surcroît. C’est sa faille. Car cet engagement le
met en contact avec d’autres milieux et donc d’autres normes. Ainsi, pour la
majorité de la population, la fraude fiscale des riches n’est pas une activité
normale. C’est ce qui l’oblige à fermer son compte suisse. Dans
l’enregistrement de Médiapart il en explique ainsi la nécessité à son
interlocuteur, sur lequel je reviendrai plus tard, « il n’est pas exclu que je devienne
maire au mois de mars, donc je ne tiens vraiment pas du tout à ce qu’il y ait
la moindre ambiguïté ».
Comment les riches
s’organisent-ils ? Comment ont-ils réussi à intégrer un responsable
socialiste du nom de Jérôme Cahuzac ? Pour le comprendre, il faut analyser
son parcours. D’après Médiapart, il ouvre son compte en Suisse quand il est
conseiller au cabinet du ministre de la Santé Claude Evin. Il est alors en
contact régulier avec les dirigeants de l’industrie pharmaceutique. A la sortie
du cabinet, il fonde un cabinet de consultant, Cahuzac conseil, qui travaille
pour les labos. Les liens établis entre ces groupes privés et un conseiller
ministériel, qui devient ensuite député et continue son activité de consultant,
se renforcent à travers un intérêt financier. A la sortie du cabinet, Jérôme
Cahuzac ouvre en parallèle une clinique spécialisée dans les greffes d’implants
capillaires. Ce n’est pas sa spécialité d’origine. Il a reçu une formation de
chirurgie digestive. Au dire des chirurgiens eux-mêmes, les micro-greffes du
cuir chevelu ne sont pas le segment le plus intéressant de leur profession.
Mais c’est une niche extrêmement rémunératrice. Si on place l’argent avant
toute chose, ou du moins avant la volonté de sauver des vies humaines, avant le
service public, avant la fierté du beau geste professionnel, c’est là qu’il
faut aller à cette époque. Et c’est là que va Jérôme Cahuzac. Sa clinique se
vante d’être « au
cœur du 7ème arrondissement de Paris » (sur son site la
formule est reprise deux fois, cela doit donc être important). Ses clients sont
plutôt riches, assez en tout cas pour se payer une intervention non remboursée,
qui n’est pas nécessaire à leur santé, mais qui peut l’être à conforter leur
pouvoir dans la société à l’image de Berlusconi grand soutien de cette
technique. Voilà donc en quoi consiste l’environnement professionnel de Jérôme
Cahuzac.
Le choix du lieu de résidence
occupe également une grande importance pour les riches et donc pour Jérôme
Cahuzac. Je ne me prononce pas ici sur les conditions d’acquisition de son
appartement parisien, ni sur la part versée comptant au moment de l’achat, ni
sur son origine. Je constate juste que cet appartement est également, tout
comme la clinique Cahuzac, « au cœur du 7e arrondissement de Paris »,
avenue de Breteuil. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont très bien
montré, notamment dans leur livre « les
ghettos du Ghotta » l’importance centrale de l’entre-soi
résidentiel pour les riches. C’est pourquoi les ghettos ne sont pas chez les
pauvres ! La Villa Montmorency, ghetto de riches qu’ils décrivent
lumineusement, est considérablement plus homogène socialement et
culturellement, bien plus fermé au monde extérieur et communautairement
coercitif que ne l’est le quartier de la Grande Borne à Grigny. Ainsi se
construit un monde commun qui apprend aux riches et à leurs enfants à tenir une
place à part dans la société et à admettre la nécessité d’une solidarité de
classe sans failles. Je me souviens qu’au moment de la campagne présidentielle,
Marine Le Pen, résidente du château de Montretout à Saint-Cloud, alors même
qu’elle cherchait à faire peuple et construisait minutieusement sa
communication pour le faire gober, avait installé son siège de campagne au cœur
du 8e arrondissement de Paris. Elle se vantait même au Parisien d’avoir obtenu
un loyer pas cher « pour
le quartier ». Pour le même prix nous avions trois fois plus
grand aux Lilas dans le 93. Le quartier, lui, ne ment pas ! D’autant que
les riches ont les moyens de choisir. Jérôme Cahuzac a de l’argent grâce aux
labos pharmaceutiques et aux clients de sa clinique capillaire. Il peut acheter
à peu près où il veut. Il choisit d’habiter au milieu des riches. C’est un
choix constant puisqu’après l’avenue de Breteuil il déménagera dans l’avenue
Pierre 1er de Serbie qui sépare les 16e et 8e arrondissements de Paris. A
l’étage en dessous, à l’étage au-dessus, dans l’immeuble d’à côté comme dans
celui d’en face, il est sûr de ne croiser que des riches. Parmi ceux-ci se
trouvent d’ailleurs un homme dont j’ai déjà parlé et sur lequel j’avais promis
de revenir. Vous en vous souvenez ? L’homme avec qui il discutait de son
compte suisse dans l’enregistrement produit par Médiapart habite désormais,
selon ce journal, dans la même rue que Jérôme Cahuzac. Il s’agit de M.Hervé
Dreyfus, qui exerce lui la profession de gestionnaire de fortune (oui, comme
Patrice de Maistre, l’organisateur des fraudes fiscales de Liliane
Bettencourt).
Nous arrivons maintenant pour
terminer dans les liens familiaux. Jérôme Cahuzac aurait été présenté à Hervé
Dreyfus par son frère, Antoine Cahuzac. Ce dernier est d’abord un banquier.
Avant de diriger la filiale française d’HSBC, il a un temps travaillé au CCF,
banque dans laquelle Hervé Dreyfus occupait la fonction de « responsable de la gestion de
portefeuille de la clientèle privée non résidente »
(c’est-à-dire des étrangers ne dépendant pas du fisc français). Selon le
journal, « les deux
hommes vont lier au fil des ans une solide relation, aussi confiante que
discrète ». Donc les clients de Cahuzac, ses collègues, ses
amis, tous estiment que la fraude fiscale est une réaction d’autodéfense
légitime contre l’arrogance de l’Etat et les prétentions des pauvres à jouir
des richesses qu’ils ont amassées. Pourquoi Jérôme Cahuzac résisterait-il à cet
environnement ?
Bien sûr il est toujours
possible de résister. Même quand on en a beaucoup, on peut décider de mettre
son argent dans autre chose qu’un appartement parisien hors de prix. On peut
choisir d’autres voisins que les gros actionnaires des labos pharmaceutiques ou
les gestionnaires de fortune que l’on croise dans son bureau ou dans les diners
de famille. Les individus sont libres. Mais cette liberté s’exerce sous la
contrainte d’un système. Ce n’est pas nécessairement une contrainte brutale.
Elle peut être insidieuse, tentatrice, corruptrice dirais-je. C’est la ligne de
plus forte pente, celle qui coûte le moins. C’est pourquoi, quand bien même il
faut la cultiver, une société ne peut s’en remettre à la vertu individuelle. Il
faut empêcher les conflits d’intérêt publics-privés. Il faut s’en prendre au
secret bancaire qui protège les fraudeurs. Il faut perquisitionner dans les
banques et chez les gestionnaires de fortune qui organisent des circuits
financiers visant à dépouiller les Etats d’une partie de leur potentiel fiscal.
Il faut refuser les ghettos de riches qui sont les terreaux du pouvoir
oligarchique.
Oui, oligarchique. Ce
parcours montre en fait comment une oligarchie prend le pouvoir. Il répond à la
question de Catherine : pourquoi ne peuvent-ils pas faire autrement ?
Parce qu’en leur demandant d’affronter les riches, nous leur demandons
d’affronter leur propre monde, monde mental, professionnel, affectif, fait de
lieux et d’intérêt communs. Ce n’est pas possible, ce n’est pas pensable. Vous
en doutez ? Faites vous aussi l’exercice d’analyse sociologique. Prenez
Papandreou par exemple. Pourquoi ne s’est-il pas opposé aux banques ?
Commencez par regarder où il a fait ses études et qui étaient ses copains de
chambrée. Les commentaires vous sont ouverts pour faire partager vos découvertes.
J'ai publié ce billet initialement sur mon Blog