Le rapport de Terra Nova (« Gauche, quelle stratégie pour 2012 ? ») est précieux. S’y expriment, décomplexées, toutes les dérives et les démissions d’une certaine gauche.
Quelle méthode guide Terra Nova ? Les recettes basiques du marketing [...]
Le rapport de Terra Nova (« Gauche, quelle stratégie pour 2012 ? ») est précieux. S’y expriment, décomplexées, toutes les dérives et les démissions d’une certaine gauche.
Quelle méthode guide Terra Nova ? Les recettes basiques du marketing plaquées à l’action politique. Pour vendre une marque (ici, le PS), lui associer des référents baptisés « valeurs », jugées d’autant plus « in » qu’elles sont extrêmement vagues et abstraites : libéralisme culturel, solidarité sociale, humanisme, tolérance…Cette « stratégie des valeurs » posée, reste à cibler des clientèles supposées friandes de ces « valeurs », en un catalogue à la Prévert qui mêle « les jeunes, les femmes, les minorités, les chômeurs, les travailleurs précaires (…) soutenus par les plus intégrés (les diplômés) solidaires de ces exclus par conviction culturelle ». Le tour est joué : ce sera « électoralement payant », promet-on.
Les ouvriers « choisissent le Front national : à 36% selon un sondage IFOP », dit O. Ferrand (Le Monde du 9 juin). Ils ne sont plus liés aux « valeurs » artificiellement isolées comme « de gauche » et ne doivent pas constituer la cible du PS.
Curieux propos. Ni les jeunes, les femmes, les chômeurs, les « minorités » ne constituent des groupes sociaux. Aucune de ces identités ne vaut en elle-même, toutes se composent. Cette composition seule détermine les conduites : une femme homosexuelle, héritière, patronne d’une grande entreprise, dotée d’un très haut patrimoine, votera-t-elle à gauche ? Rien n’est moins sûr. La grande majorité des femmes sont employées ou ouvrières, alors pourquoi bannir « la classe ouvrière » du cœur de la gauche ? Les chômeurs et précaires vont et viennent entre postes d’ouvriers et d’employés, pourquoi bannir « la classe ouvrière » du cœur de la gauche ? Par ailleurs, nombre de diplômés, cadres ou professions libérales, au capital économique élevé, votent à droite. Ils dénoncent l’assistanat. Ils ne sont pas solidaires des exclus. Un ouvrier jeune, en concurrence chaque jour pour garder son travail, sera-t-il, par ailleurs, plus « tolérant », « humaniste », « ouvert », qu’un ouvrier âgé ?
Enfin, les ouvriers ne votent pas premièrement FN, ils s’abstiennent : pour 69% d’entre eux aux européennes de 2009, 70% aux régionales de 2010. Mieux : 56% des ouvriers, 51% des employés, votèrent Royal au second tour en 2007.
Qu’exprime alors ce rapport de Terra Nova tellement promu ? D’une part, le poids neuf et l’alliance, pour conseiller les professionnels de la politique (et faire du bruit médiatique), de technocrates qui ignorent tout du monde ouvrier, et de communicants dont l’unique boussole est les sondages. D’autre part, le renoncement de secteurs du PS à affronter les employeurs pour défendre une politique apte à regagner les groupes populaires. Plus baisse la part des employés et des ouvriers au PS, plus gagne ce renoncement. Si bien qu’à présent semble « porteur » de théoriser, comme supplément d’âme et coup de pub, le divorce avec la classe ouvrière.
Le projet du PS pour 2012 en porte trace. Il opte pour un simple « rattrapage du SMIC que la droite a déconnecté de la hausse des prix ». En 2007, il voulait « porter le SMIC à au moins 1500 euros bruts le plus tôt possible dans la législature ». Il prône une modulation des exonérations de cotisations en cas de recours abusif aux contrats précaires : la précarité coûtera peu au patronat. En 2007, le projet socialiste affirmait « la primauté du CDI sur toute autre forme de contrat ». Le droit pour tous à la retraite à 60 ans n’est pas réintroduit. Le remplacement de tous les postes de fonctionnaires que ce quinquennat à détruit n’est pas acté, or seuls des services publics étendus et gratuits aident les groupes populaires, avec l’Hôpital public, l’Ecole, la Poste, la Justice. Les privatisations massives décidées sous L. Jospin ne sont pas mises en cause. Le droit du travail détricoté n’est pas rééquilibré.
Le mot « capitalisme » paraît même tabou. Le projet socialiste ne l’emploie qu’une seule fois, pour prier de « réguler le capitalisme débridé ».
Ce ne sont pas les ouvriers et les employés qui se sont éloignés du PS, c’est plutôt l’inverse. Terra Nova consacre cette démission, la célèbre et appelle la gauche à oublier son rôle historique.